Cours, séquence E
"Pourquoi évangéliser ?"

1. LE VOCABULAIRE DU NOUVEAU TESTAMENT

a/ euaggelizomai
b/ khrussw
c/ marturew
d/ didaskw
e/ quelques autres vocables

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Sélectionner un vocabulaire à l'intérieur du Nouveau Testament n'est évidemment pas neutre. En effet, la recherche va se faire dans des contextes narratifs ou didactiques dont on estime qu'ils nous informent sur notre sujet. Ainsi, le choix des mots que l'on veut étudier dépend déjà de l'idée a priori que l'on se fait de l'évangélisation. Pour réduire cette part de subjectivité, on opère un mouvement de va et vient entre le chercheur et le texte, et c'est donc par une série d'ajustements qu'on peut espérer se mettre réellement sous l'autorité du Nouveau Testament. C'est ce processus (dont je vous fais grâce !) qui m'a amené à retenir et à proposer à votre étude les concepts suivants.

a/ LA PORTE D'ENTREE : le verbe euaggelizomai (euanguélizomaï)

- signification naturelle : "évangéliser" (puisque notre mot est une simple adaptation du verbe grec)
- 52 usages dans le Nouveau Testament (sous les formes active/ moyenne/ passive)

Comme en français, le verbe est construit à partir du mot "évangile", soit euaggelion (euanguélion) en grec.
Qu'est-ce que l'euaggelion ?
Ce n'est pas au départ un mot qui a forcément une connotation religieuse ou théologique.
L'eu anggelion = La bonne nouvelle. Ainsi le verbe euaggelizomai (euanguélizomaï) peut vouloir dire tout simplement : annoncer une bonne nouvelle. On trouve ce sens très général dans le N.T. en 1 Thess 3/6.

Dans le contexte de l'époque, le substantif et le verbe sont employés par exemple lors de l'annonce d'une victoire militaire ou lors de l'accession au trône d'un nouvel empereur. Mais la "bonne nouvelle" c'est aussi une heureuse communication des dieux. On trouve cet usage du verbe dans le N.T. notamment dans les récits qui entourent la naissance de Jésus : Luc 1/19 ou 2/10.

Le verbe est fréquemment utilisé avec un complément précisant le contenu de l'annonce (ce qui n'est jamais le cas en français : le verbe évangéliser présupose déjà le contenu et écarte de fait ce type de complément).
C'est le cas par exemple en Actes 8/12. Ce complément peut d'ailleurs être quelquefois le substantif euaggelion. On évangélise l'évangile ! (cf.Gal 1/11).
Mais comme le mot euaggelion (évangile) va vite prendre un contenu de sens religieux/chrétien, le verbe évangéliser va pouvoir se passer de complément ; comme en Actes 8/40. Il est ici déjà un terme technique renvoyant à un message particulier.

Et donc, pour le N.T., évangéliser, c'est communiquer la Bonne Nouvelle (euaggelion) dont le contenu essentiel correspond au message chrétien fondamental.
Et c'est une bonne nouvelle, non seulement quant à l'information qu'elle communique, mais aussi parce que c'est une nouvelle qui va changer le cours des choses. C'est une annonce du salut... qui sauve (cf. Rom 1/16). Ainsi, "évangéliser" c'est apporter le salut en annonçant le salut !

Le verbe ne nous dit pas sur quel mode de communication on se situe précisémment, mais les contextes montrent bien cependant qu'il s'agit toujours d'une communication verbale (cf. Mt 11/5).

Notons enfin que le substantif "évangélisation" n'existe pas dans le N.T.

 

b/ L'ACTION D'EVANGELISER au travers du verbe khrussw (kérusso)

Evangéliser s'accomplit premièrement en "prêchant". C'est là le sens en effet du verbe khrussw (kérusso) qui apparaît 59 fois dans le N.T. Mais quelle est exactement l'action décrite par ce verbe ?

James Packer pense qu'euaggelizomai et khrussw sont quasiment interchangeables. Je ne le suivrai pas tout à fait sur ce point. Quelques indices montrent que prêcher, c'est déjà un moyen/une modalité de l'acte général d'évangéliser.
La ressemblance au niveau de la signification se voit bien par le fait que khrussw, comme euaggelizomai, peut être utilisé sans complément venant préciser le contenu de la communication (cf. Mc3/14), cependant cet usage est moins fréquent que pour euaggelizomai.
En fait, et c'est là me semble-t-il que se situe la spécificité, khrussw est plusieurs fois mis en rapport avec l'action d'une proclamation forte destinée à être entendue du plus grand nombre :
- Mt 3/1-3 = la prédication de Jean-Baptiste ; il crie au désert ;
- Mt 10/27 = il est question de "prêcher sur les toits" par opposition aux communications discrètes ;
- Ap 5/2 = "l'ange prêcha d'une voix forte : qui est digne...etc..."
(à noter qu'ici khrussw n'a pas vraiment le sens d'évangéliser).

Il existe par ailleurs un décalage entre le sens du verbe français "prêcher" et son équivalent grec. Les passages de Marc 1/45 ou 7/36 sont à ce sujet instructifs. L'action de ces deux hommes ressort pour nous du témoignage, ici c'est le verbe khrussw qui est utilisé. Ceci montre bien que khrussw désigne avant tout une forme de communication. "Prêcher" c'est proclamer à la manière d'un héraut, avec tambours et trompettes ! C'est une communication qui, dans un sens, n'est pas faite pour être discutée, mais pour être accueillie (cf. 1 Cor 15/3-12). Celui qui prêche est un annonceur ; il dit des choses qui sont. Seul l'incrédule peut s'opposer à ce qu'il dit.

Notons enfin que ces deux verbes (euaggelizomai et khrussw), si importants soient-ils dans le N.T. demeurent pourtant totalement absents de la littérature johannique - Apocalypse exceptée. Ce phénomène peut nous conduire à deux sortes de conclusion : soit Jean ne parle pas d'évangélisation ; soit il en parle mais avec un autre vocabulaire. Et c'est ce que nous allons voir.

 

c/ L'ACTION D'EVANGELISER au travers du verbe marturew (marturéo)

L'action d'évangéliser se dit également au moyen du verbe marturew et ses satellites marturia (marturia), marturion (marturion) et martus (martus).
marturew = témoigner
marturia et marturion = témoignage
martus = témoin

Le verbe apparaît plus de 70 fois dans le N.T., et 45 fois dans la seule littérature johannique ! Il s'agit donc bien du vocabulaire favori de Jean pour exprimer cette communication du salut qui vient de Dieu. Ce n'est certes pas un vocabulaire spécifiquement chrétien, et le N.T. utilise ce langage quelquefois sans rapport avec la question de l'évangélisation, mais chez Jean notamment son usage est quasiment "consacré".

C'est un terme qui a d'abord une connotation juridique et il est quelquefois présent dans l'Ecriture, dans son cadre naturel comme en Actes 22/5 : "Le Grand-Prêtre et l'assemblée des anciens peuvent témoigner que je dis la vérité". Le sens premier est donc là : témoigner, c'est apporter un élément externe qui vient confirmer un dire, qui vient attester la véracité d'une parole, d'une annonce. Ainsi, en Actes 10/43, les prophètes, par leurs écrits, attestent/témoignent que Jésus est vraiment celui qui libère du péché. Jésus lui-même définit bien les conditions du vrai témoignage en Jean 5/31-32. L'individu ne peut pas témoigner de lui-même, il faut qu'un élément (ou une personne) externe témoigne en sa faveur, confirme ses dire.

Et on en arrive à cette curieuse remarque en ce qui concerne l'usage du verbe en rapport avec la transmission de l'Evangile : c'est bien plus souvent Dieu qui est le sujet du verbe que l'homme !
Dieu au travers des Ecritures (cf. Jn 5/39, Héb 10/15) ;
Dieu, le Seigneur (Act 14/3) ;
Dieu au travers d'un ange (Ap 22/16) ;
Dieu le Saint-Esprit (1 Jn 5/6) ;
Jésus-Christ (Ap 22/20).
en 1 Jean 5/7-9, on voit que par divers moyens (3 témoins), Dieu rend témoignage à son Fils.

Si donc l'action de "témoigner" a rarement les hommes pour sujet, par contre les croyants sont clairement appelés à "porter le témoignage" (marturia ou marturion) - non pas leur témoignage mais le témoignage !
Mt 10/18 : "Vous serez le témoignage de Dieu pour eux" ;
Act 4/33 : "C'est avec une grande puissance que les apôtres rendaient le témoignage" ;
2 Tim 1/8 : "N'aie pas honte du témoignage de notre Seigneur".
Et à ce titre, ils sont bel et bien "témoins" (martus). Ce qu'annonçait déjà Esaïe 43/10-12.
Mais le N.T. précise bien les conditions qui font de l'homme un témoin des oeuvres de Dieu.

Premier niveau/ niveau fondateur : sont témoins ceux qui ont vu le Christ, qui l'ont entendu, qui ont participé aux événements fondateurs (cf. Jn 19/35, Luc 24/48, Act 10/41). C'est ainsi qu'en parle Jean en 1 Jn 1/2 : "Nous avons vu, et nous témoignons".

Deuxième niveau : "ceux qui ont reçu" le témoignage de l'Esprit (cf. Jn 15/26-27, Act 1/8). Ceux là deviennent des témoins parce qu'ils ont en eux-mêmes ce témoignage qui n'est pas le leur : "Celui qui croit au Fils de Dieu possède en lui ce témoignage" (1 Jn 5/10).

Cette compréhension des choses est rigoureusement appliquée dans le N.T. En effet, nous ne voyons jamais les disciples "témoigner" avant que l'oeuvre du Christ ait été accomplie et que son Esprit ait été donné. Ainsi, d'une manière stricte, seul Jésus est le "témoin fidèle" (Ap 1/5). En lui, Dieu se rend témoignage à lui-même. Mais en Christ, le martyr (martus) peut rendre aussi un fidèle témoignage (Ap 2/13). L'auteur de la lettre aux Hébreux étend en effet cette notion de témoins à tous les héros de la foi (Héb 12/1).

Il y a donc un enseignement biblique assez subtil sur cette question. Si nous sommes appelés à témoigner c'est parce que Dieu témoigne à travers nous. Dieu peut se rendre un fidèle témoignage à travers ses témoins. C'est peut-être cette réalité qui a incité Luc a préférer très nettement le verbe diamarturomai (diamarturomaï) à marturew (exemple : Act 8/25).
Le préfixe dia (dia) signifiant justement "à travers" (exemple : diapositive).
La forme du verbe n'étant plus active mais moyenne, marquant par là que les bénéficiaires de l'action sont tout autant les autres que soi-même.

 

d/ L'ACTION D'EVANGELISER au travers du verbe didaskw (didasko)

Un quatrième concept tient une grande place dans le descriptif de l'évangélisation, c'est le verbe didaskw que l'on traduit ordinairement par "enseigner" ou "instruire". 95 emplois dans le N.T.

C'est le verbe favori pour désigner l'activité de parole de Jésus :
- 57 emplois dans les évangiles, Jésus étant presque toujours le sujet ;
- dans l'introduction à son deuxième livre, Luc résume l'activité de Jésus ainsi : "... ce que Jésus a commencé de faire et d'enseigner" (Act 1/1).

Jésus enseignait dans les synagogues, dans le Temple, et en plein air. Il enseignait tout public, les disciples comme les foules. On n'a pas d'affirmation explicite signifiant qu'il aurait enseigné des Grecs, des Romains, ou même des autorités religieuses, mais dans la mesure où certains furent présents dans les foules, cela est plus que probable.
On parle aussi quelquefois de son "enseignement" (didach / didaché) et il est fréquemment appelé didaskalos (didaskalos) soit "enseignant", "docteur", ou "maître". Cette dimension catéchétique de l'oeuvre de Jésus est tout à fait centrale, on ne peut donc éviter de la mettre en relation avec l'annonce de l'Evangile. Cette annonce comprend effectivement une dimension que nous rangerions plus volontiers dans la pastorale auprès des chrétiens que dans l'évangélisation. Mais Jésus évangélise aussi en enseignant.

Pour ce qui est des disciples, à l'exception près de Marc 6/30, ils n'enseignent jamais au cours du ministère terrestre de Jésus... alors que durant cette période ils évangélisent en annonçant le Royaume et en prêchant. Nous sommes là devant le même phénomène qu'en ce qui concerne l'action de "témoigner". Il est remarquable d'ailleurs que ces deux aspects (l'enseignement et le témoignage) sont ouverts par Jésus lui-même au moment où il se sépare de ses disciples : Mt 28/20, Act 1/8.
Par la suite et dans le livre des Actes, nous voyons très souvent en effet les disciples enseigner, le verbe apparaissant fréquemment dans des situations missionnaires (Act 4/2, 5/20-21, 5/42, 28/31...)

L'enseignement apparaît donc comme une modalité de la parole d'évangélisation (et une modalité importante, peut-être même fondamentale ; voir le propos de Paul en 1 Timothée 2/7, qui se considère comme "l'enseignant des païens"). L'enseignement diffère de la simple annonce, ou du prêche sur plusieurs points :
- dans le N.T. on n'enseigne jamais "la repentance/conversion" ni "la bonne nouvelle du Royaume". Ces thèmes ressortent du domaine de l'annonce, de la proclamation, non pas celui de l'étude ;
- en revanche, l'enseignement implique très certainement l'éthique du Royaume. Le "sermon sur la montagne" est certainement un modèle d'enseignement dans une perspective d'évangélisation ;
- l'enseignement n'est pas tant de l'ordre du ponctuel que du suivi dans le temps (cf. Act 28/30-31) ;
- Il implique fréquemment le dialogue, le jeu des questions-réponses.

 

e/ QUELQUES AUTRES VOCABLES

Pour être à peu près complet, il faut évoquer brièvement quelques autres verbes.

Certains sont très peu précis et n'apportent en conséquence guère d'informations sur notre sujet. C'est le cas de legw (légo), de lalew (laléo) et quelques-uns de leurs compagnons dont le sens est rendu par le banal "parler", ou encore par "dire".

Il y a également les verbes de la famille d'aggelw (anguélo) : anaggelw (ananguélo), apaggelw (apanguélo), kataggelw (katanguélo). Malgré les changements de préfixes dont chacun d'eux a un sens particulier, l'usage de ces différents vocables ne révèlent pas de spécificité ; ils apparaissent comme étant interchangeables. En français c'est le verbe "annoncer" qui en constitue la traduction passe-partout.

Quelques vocables moins usités sont en revanche plus instructifs :

- parrhsiazomai (paressiazomaï) - 9 emplois dans le N.T. - le sens est celui-ci : "parler avec assurance", ou bien "parler librement", "clairement", sans tourner autour du pot ! Il est donc fort intéressant de trouver ce verbe en situation d'évangélisation. Voir : Act 9/27, 9/28, 13/46, 14/3, 18/26, 19/8, 26/26, Eph 6/20 et 1 Thess 2/2.

- suzetew (suzétéo) - 10 emplois dans le N.T. Le sens étymologique serait en fait "chercher ensemble", mais l'usage montre qu'il s'agit le plus souvent d'une recherche conflictuelle, d'une controverse. Il peut être traduit par "discuter" ou même "disputer". Voir Act 6/9, 9/29...

- dialegomai (dialegomaï) Ce verbe met également l'accent sur les échanges de paroles. On le traduit par "s'entretenir", "dialoguer" ou "discuter". 13 emplois dans le N.T. Voir Act 17/2 et 17/17.

- peiqw (peïto) : plusieurs significations possibles, mais à la forme transitive il communique l'idée d'une communication persuasive. Il est traduit par "persuader" ou "convaincre" (voir Mt 27/20). Utilisé en contexte d'évangélisation, il apporte une note bien spécifique et contribue ainsi à éclairer ce concept d'évangélisation.
Voir Act 18/4, 19/26, 26/28, 28/23, 2 Cor 5/11. En Actes 19/8, on le retrouve en compagnie de paressiazomai (paressiazomaï).

- maqhteuw (mathéteuo) : "faire des disciples". Ce verbe à la signification particulière est rare, il est cependant très instructif en Mt 28/19 et Act 14/21.

Lectures complémentaires
à télécharger

de James I. Packer : "Qu'est-ce que l'évangélisation ?"
in Hokhma n°24, 1983 (voir note ci-dessous) ; pages 33 à 47

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