Cours, séquence E
"Pourquoi évangéliser ?"

3. LES GRANDS ARRIERE-FONDS THEOLOGIQUES

a/ le salut en Christ seul
b/ l'importance de la parole dans l'oeuvre de Dieu
c/ Dieu, le grand évangéliste

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Après avoir essayé de cerner ce qu'est l'acte d'évangéliser, nous allons nous intéresser maintenant à trois grands motifs théologiques qui sont aux fondements de toute action d'évangélisation, et sans lesquels d'ailleurs cette action n'aurait pas lieu d'être, ou bien n'aurait aucune chance de servir à quoi que ce soit.

a/ LE SALUT EN CHRIST SEUL

Actes 4/11-12 : "Jésus est celui dont l'Ecriture affirme : ' La pierre que vous, les bâtisseurs, avez rejetée est devenue la pierre principale '. Le salut ne s'obtient qu'en lui, car nulle part dans le monde entier Dieu n'a donné aux hommes quelqu'un d'autre par qui nous pourrions être sauvés."
Ce propos de Pierre pose d'emblée le christianisme dans une de ses spécificité : il véhicule un message de salut à portée universelle, mais dont les éléments clés se rattachent à un événement historique particulier (voir aussi Jn 14/6, 2 Cor 5/18-19).

La perspective universelle apparaît dès les premières lignes de la Bible. Les premiers chapitres de la Genèse posent le cadre dans lequel va se déployer le message de salut : il s'agit de rien de moins que l'univers, et en particulier de l'homme dans l'univers. Cette perspective est largement reprise dans le N.T. (cf. Rom 8/19-21). Ce dernier, en achevant de poser l'espérance chrétienne au dessus des contingences de l'actuelle condition humaine, montre que l'Evangile est non seulement pour tous les hommes, mais qu'il concerne également le tout de l'homme.
Mais en même temps, cette perspective universelle est subordonnée à un point focal, à un goulot d'étranglement constitué par la personne de Jésus-Christ. Ainsi ce qui touche à l'universel (toutes les questions que suscite la condition humaine) touve sa réponse dans la personne particulière et unique de Jésus, telle que la Bible la présente. Il s'agit de bien voir ce que cette affirmation a d'original par rapport aux autres discours (religieux ou non) qui tentent de donner sens à l'existence présente à la lumière d'un salut à venir.

- Certaines idéologies (rares) sont en opposition complète au schéma chrétien en ce sens qu'elles admettent que tous les chemins de l'humanité, pris ensemble et dans leur globalité, sont l'expression d'une marche en avant, d'un progrès que rien ne saurait arrêter. Le "salut" est donc nécessairement au bout de la route. Cette utopie prend forme, par exemple, dans la philosophie de Hegel, lequel fait de l'Histoire (avec ses contradictions) le lieu d'avénement de l'Esprit. Dans ce cas, en effet, la route du salut a la largeur de l'universel. Où que vous vous situiez, vous êtes de toute façon pris dans le gigantesque concert de la pensée humaine progressant de manière dialectique dans une épiphanie de l'Esprit. Vous êtes dans le large fleuve qui conduit inéluctablement à la mer du savoir absolu.
Même optimisme avec les spéculations philosophico-mystiques du père Teilhard de Chardin et son fameux : "tout ce qui monte converge". Paléontologiste, il fait de la théorie de l'évolution des espèces une clé de lecture de l'ensemble du monde. Pour lui, l'évolution doit s'appliquer également à l'homme et à sa conscience morale, en sorte que même les égarements moraux s'élimineront d'eux-mêmes peu à peu. Ainsi la force vitale fondamentale du monde entraînera les hommes jusqu'aux confins de la divinité... jusqu'à une situation "christique". Ici, le moteur bio-psychologique remplace celui de l'Histoire, mais dans les deux cas, la voie du salut a la largeur de l'humanité toute entière. Pas de goulot d'étranglement ! (voir figure 1 ci-dessous)

- Ce n'est évidemment pas là l'optique des religions traditionnelles, et avec elles d'un certain nombre de philosophies. La grande majorité de ces "grands récits" interprétatifs de la condition humaine enseignent une voie d'accès vers la félicité, ou vers le monde meilleur défini dans le système.
Dans le bouddhisme, il faut acquérir une nouvelle connaissance, une nouvelle compréhension du cosmos, et à partir de là, entrer dans une démarche de spiritualité : la méditation transcendantale. En un sens, il y a bien ici un passage obligé, une condition à réaliser pour parvenir au "salut". Néanmoins, prétons attention au fait que le Bouddha (c'est-à-dire le "sage") est important pour ce qu'il enseigne et non par ce qu'il est. Le personnage historique - Gautama, fils du chef de la tribu sakya, qui vivait au VIe siècle avant J.C. - n'a qu'une importance seconde. Le "salut" n'est pas lié directement à sa personne mais à son enseignement. Ce qui "sauve", c'est le discours, la sagesse bouddhiste lorsqu'on la met en pratique.
Avec Mahommet, c'est à peu près la même chose. Mahommet est un prophète, c'est-à-dire un porte-parole de Dieu. S'il est bien évident que l'obéissance à la révélation coranique est la voie du "salut", il est frappant de constater que la vie même du prophète ne joue aucun rôle dans cette révélation, le Coran n'en parle pas.
Autrement dit, le particularisme de ces deux grandes religions est seulement dans l'ordre de la parole (chacune véhicule un discours qui lui est propre), or le particularisme du discours n'est jamais totalement original. Chacune de ces religions a des éléments commun avec l'autre, et avec d'autres religions ou idéologies, y compris le christianisme.(voir figure 2 ci-dessous)

- Si la singularité réside entièrement dans une spiritualité, un enseignement moral ou une explicitation du monde, celle-ci ne peut être absolument radicale. Mais rien de tel ne peut exister avec une religion dont les éléments fondamentaux sont de nature historique. Les faits en eux-mêmes ne se discutent pas (Jean 9/25). On peut les nier (Jean 9/18), ou tenter de les réinterpréter (Jean 9/16), mais lorsqu'ils sont présentés comme la source même du salut, lorsque toute la doctrine religieuse s'articule et repose sur ces événements, la religion qui en est issue est unique et totalement étanche à tout syncrétisme. Ainsi en est-il pour le christianisme.
Ce qui sauve, dans une approche chrétienne, ce n'est pas l'idée que Dieu est amour, mais c'est que Dieu nous a aimé en Jésus-Christ. L'action de Dieu dans le monde engendre un fait d'histoire qui non seulement fonde, mais aussi tient lieu de doctrine. C'est pourquoi aucune autre doctrine ne peut le remplacer ni même l'approcher. (figure 3)

"Le salut ne s'obtient qu'en lui, car nulle part dans le monde entier, Dieu n'a donné aux hommes quelqu'un d'autre par qui nous pourrions être sauvés" (Actes 4/12)

Fig.1: La voie du salut a la largeur de l'humanité tout entière

Fig.2: Les particularismes du discours et leurs recoupements

Fig.3: Position chrétienne. Recoupements au niveau du discours mais lieu de salut unique

Cette singularité forte est difficile à tenir en contexte de mondialisation culturelle. Le dialogue religieux est certes toujours possible dans la mesure où le christianisme est aussi un discours, qu'il contient aussi une explicitation du monde et un enseignement moral, qu'il s'exprime aussi dans une spiritualité, mais la grande tentation c'est d'évacuer la singularité historique ! De laisser entendre, par exemple, que le Christ pourraît être connu de manière implicite dans les spiritualités, les valeurs et les systèmes prônés par d'autres groupes, religieux ou non. Les grandes conférences missionnaires internationales de la première partie du XXe siècle, puis, par la suite, celles qui se rattachent au COE, ont fréquemment laissé apparaître cette tentation.
A Jérusalem, en 1928, on se demanda s'il fallait regarder le christianisme et les autres fois religieuses comme en totale discontinuité, ou accepter le principe que les autres religions véhiculent une part des valeurs que le Christ accomplit. A l'issue de la rencontre de San Antonio (1989) le pasteur Marcel Manoël s'exprime ainsi :

"Les textes de la dernière conférence du COE à San Antonio sur la Mission et l'évangélisation me laissent perplexes : Jésus n'y est que le très épisodique envoyé de Dieu dans la souffrance humaine pour y fonder la voie royale de l'unité, du salut et de la justice. Et les textes liturgiques présentés me semblent plus 'religieux' ou 'spiritualiste' que spécifiquement chrétiens".

Cette spiritualité du "Christ implicite", qui hante les couloirs de la théologie progressiste, entraîne en même temps une relativisation de la parole comme vecteur de la vérité. On forcera l'opposition paulinienne entre l'Esprit et la lettre (Romains 7/6 ou 2 Corinthiens 3/6) pour affirmer que l'objet de la foi est au-delà de tout discours. Ce faisant, on en vient à oublier complètement le statut de la parole dans la Bible, et le fait que Dieu l'utilise comme premier moyen de grâce.


b/ L'IMPORTANCE DE LA PAROLE DANS L'OEUVRE DE DIEU

S'il était nécessaire de souligner l'enracinement historique du christianisme (ce qui fonde son caractère irréductible), cela n'est certes pas pour minimiser l'importance de la parole. En réalité, cette notion est hautement valorisée dans la Bible. Nous allons en faire l'analyse au travers des quatre chapitres suivants :

a - Parler, c'est un acte
b - Dieu agit par sa parole
g - Le Christ comme parole
d - La parole qui nous relie au Christ

a - Dans la Bible, parler c'est un acte. C'est une action qui produit un effet ; c'est un agir simplement différent de celui de l'action physique. Ainsi par exemple, prier c'est agir ! La louange est aussi un bon exemple de cet agir par la parole. Qu'est-ce que louer Dieu ? C'est prononcer des paroles par lesquelles je dis les vertus de Dieu. C'est typiquement ce qu'on appelle en linguistique, des paroles "performantes"... elles font ce qu'elles disent. Autre exemple de paroles performantes : bénir et maudire. Bénir, c'est annoncer des bienfaits, et par là même conférer ces bienfaits, c'est-à-dire faire du bien.
L'enseignement biblique tend à nous faire comprendre que la parole n'est jamais un jeu gratuit. Elle est provocatrice d'histoire au même titre que l'agir physique, et c'est pourquoi le mensonge, le faux témoignage, est si grave (un des dix commandements). Mentir, c'est dissocier la parole du réel (alors que par nature, la parole est en prise avec le réel), c'est donc utiliser la parole contre sa propre nature. Cela ne peut être sans conséquence sur la santé spirituelle (voire mentale !) d'un individu.
Cette proximité parole/acte est sensible dans le champ sémantique du mot "parole" dans la Bible. L'hébreu "dabar" désigne quelquefois un événement, et cette même polysémie se retrouve dans le grec :
- avec le mot "logos"
Actes 8/21 : "Il n'y a pour toi ni part ni héritage dans cette affaire (logo), car ton coeur...etc. C'est toute la démarche de Simon qui est visée par le mot logos ;
- comme avec "rèma"
Luc 1/37 : " Rien (littéralement : aucune réma, aucune parole) n'est impossible à Dieu"... et Marie continue : "qu'il me soit fait selon ta parole (rèma)".
Sous le dire de Dieu est inclu son faire.

b - Et nous touchons là au deuxième point qu'il faut souligner : Dieu agit par sa parole.
En Dieu, cette proximité naturelle entre le dire et le faire est encore plus flagrante puisque sa parole est toujours revêtue de son pouvoir souverain (voir Esaïe 55/10-11 et Jérémie 23/29).
Dans le récit de Genèse 1, nous voyons que la création de l'univers répond au dire de Dieu. Sa parole est créatrice, elle est le principe fondateur du monde, elle fait advenir ce qui n'est pas et définit les lois comme les perspectives à venir. L'univers spatio-temporel apparaît soumis à l'autorité de cette parole (voir le thème de la sagesse divine en Proverbes 8/22-31).
Bien évidemment, en Dieu, cette parole n'est pas de l'ordre du langage humain. Cependant on peut dire que la parole, en même temps qu'elle crée, fait le lien entre le créateur et la créature. Elle est ce qui sort de la communion intra-trinitaire et rejoint le monde (penser à l'incarnation de la Parole dans le prologue de Jean). On peut donc concevoir qu'entre la parole "en Dieu" et le langage des hommes, il n'y a pas de rupture essentielle, mais bien plutôt une accomodation en fonction des données spatio-temporelles. Ainsi peut-on approcher ce mystère qui veut qu'en revêtant une quelconque langue de la terre, la parole de Dieu ne perde pas son pouvoir originel, y compris sur le monde physique. C'est ce qui apparaît dans la plupart des miracles de Jésus et particulièrement dans le récit de "la tempête apaisée" (Marc 4/39-41).
Cependant, l'intention fondamentale des évangélistes est de nous montrer son efficacité dans le domaine spirituel, c'est-à-dire dans celui de la rédemption (voir Marc 2:5-12, Jean 6/68 et 15/3).
Et ce que disent aussi les récits et enseignements du N.T., c'est que cette parole de Dieu agissante, Jésus l'a transmis à ses disciples (Jean 17/8). De sorte que le fameux pouvoir de "lier et délier" (Matthieu 16/19, 18/18, Jean 20/23), ce n'est pas celui de l'Eglise en tant que telle, mais celui de la Parole dont l'Eglise se nourrit et qu'elle est chargée d'annoncer.
Ainsi, cette Parole va continuer son oeuvre de salut et de re-création :
- l'Evangile est une puissance (Romains 1/16) ;
- il fait naître à la foi et à la vie nouvelle (1 Corinthiens 4/15) ;
- la Parole est garante de la vie (Matthieu 4/4) ;
- c'est pourquoi il est absolument nécessaire qu'il y ait des porteurs de la Parole (Romains 10/13-17) ;
- et la Parole continue d'accomplir parfaitement le projet de Dieu (Actes 13/44-48).

Parvenu à ce point, il est nécessaire de dire quelques mots sur le thème présenté dans le prologue de Jean (ainsi que 1 Jean 1/1 et Apocalypse 19/13) qui identifie la Parole de Dieu à la personne de Jésus-Christ .

g - Le Christ comme Parole.
Ce thème théologique est extrêmement riche. Il permet par exemple de relier la singularité du discours chrétien à sa singularité historique, il confirme et éclaire le rôle médiateur de la parole entre Dieu et le monde, il illustre de manière frappante l'accord entre le dire et le faire en Dieu. Cela dit, il ne faut pas céder à la séduction barthienne (largement reprise par les "modernes") selon laquelle la proposition - la Parole de Dieu c'est le Christ - est entendue de manière exclusive. Dans cette approche seule la personne de Jésus-Christ est Parole de Dieu, et en conséquence aucun langage verbal n'est Parole de Dieu, stricto sensu... pas même la Bible. Chez Karl Barth, la Bible n'est que le témoignage à la Parole, et dans les théologies progressistes il est fréquent d'entendre évoqué comme une évidence le fait que les mots seraient incapables de porter la Parole de Dieu. Dans ces conditions il est évident qu'on va assister à une relativisation plus ou moins forte de la vérité conceptuelle (relativisation qui peut à son tour entraîner une perte de l'unicité historique du Christ ; ce que nous voyons dans de nombreuses déclarations du COE).
Or, Jean n'a certainement jamais voulu dire que l'incarnation de la Parole en Jésus de Nazareth mettait un terme à la prétention de dire la Parole de Dieu dans un langage verbal ! Nous avons dans la Bible de nombreuses preuves du contraire, en particulier chaque fois que le texte annonce une parole de Dieu. Jean, lui-même, exclut cette interprétation dans son évangile lorsqu'il souligne la continuité entre la personne de Jésus et les paroles de Jésus (voir Jean 3/34). De telle sorte que rejeter l'enseignement de Jésus, c'est rejeter Jésus lui-même (Jean 12/47-50).
Loin de disqualifier les paroles et les discours humains en tant que vecteur de la Parole de Dieu, l'incarnation de la Parole en Jésus vient au contraire appuyer cette possibilité. En Jésus, Dieu parle par un homme et comme un homme. L'incarnation de la Parole valide la parole des prophètes comme Parole de Dieu, elle donne aussi une base solide à la doctrine évangélique qui voit aussi dans la Bible la Parole de Dieu.

d - La parole qui nous relie au Christ
Enfin, cette parole verbale est le moyen par excellence que Dieu a choisi pour nous relier au Christ, et par le Christ au Dieu trinitaire. Il est vrai que le ministère de Jésus-Christ sur la terre a été très bref et peu de gens ont pu en bénéficier d'une manière directe. Grâce à la parole verbale (écrite ou orale) répercutée en tout lieu et dans tous les temps à venir, le Christ reste accessible au-delà des distances temporelles et spatiales. Et Dieu sauve de cette manière : "Dieu a décidé de sauver ceux qui croient en lui en utilisant ce message apparemment fou que nous prêchons" (1 Corinthiens 1/21). "Les brebis écoutent" la voix de leur berger" (Jean 10/1-5).
Il est à remarquer que cette méthode - l'énoncé de la Parole de Dieu et la réponse de l'individu par le moyen de la foi - est un moyen qui allie la totale efficacité (voir le §
g) tout en respectant parfaitement la nature de l'homme, être responsable et appelé à des décisions libres.
Bien sûr ce "travail" de la parole qui nous relie au Christ, et qui par là nous transforme, est intimement lié à l'Esprit-Saint qui nous met en communion réelle avec le Père et le Fils. L'Ecriture souligne à plusieurs reprises le lien étroit entre l'action de la Parole et celle de l'Esprit (Jean 14/26, 16/12-14). L'Esprit - qui n'est certes pas lié - agit ordinairement par le moyen de la Parole (Ephésiens 6/17). C'est pourquoi l'homme est appelé à
- recevoir la Parole (Jean 1/12) ;
- la garder, se l'approprier (parabole du semeur) ;
- pour pouvoir la dire à son tour (Romains 10/9-10, Matthieu 12/36-37).
Il est à noter également que cette parole ne consiste pas en une simple interpellation (comme nous l'avons vu plus haut) mais qu'elle a un contenu informatif indispensable. Elle doit être reçue, gardée et dite en respectant la vérité conceptuelle qu'elle énonce (2 Jean 9, 1 Jean 4/1-3). Parce qu'à parole différente correspond un Jésus différent (2 Corinthiens 11/4), et comme il n'en est pas d'autre que celui décrit dans les enseignements apostoliques, il n'y a plus de salut pour celui qui ne reçoit pas, ne garde pas, et ne parle pas du vrai Jésus. (1 Corinthiens 15/1-2). A l'inverse : "Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples" (Jean 8/31).


c/ DIEU, LE GRAND EVANGELISTE

La troisième grande affirmation théologique qui fonde la pratique de l'évangélisation, après le salut en Christ seul et le rôle déterminant de la parole dans l'oeuvre de Dieu, c'est la reconnaissance du fait que Dieu lui-même est l'auteur du salut de tous les hommes. Et ceci, pas seulement dans le "une fois pour toutes" de la venue du Christ, mais aussi tout au long de l'histoire, hier comme aujourd'hui, pas seulement dans le fondement historique, mais également dans l'application de ce salut en chaque individu. C'est lui qui, partout et en toute génération, "attire" les hommes au Christ (Jean 6/44, 12/32) et les convertit, leur donne une vie nouvelle, la vie éternelle.

Dans un premier temps, cette affirmation peut donner le sentiment que, loin de fonder la pratique de l'évangélisation, elle la rend inutile, superflue ! Si les hommes sont sauvés (de A jusqu'à Z) par l'action souveraine de Dieu, l'activité humaine n'y ajoutera rien (et l'inactivité n'y enlèvera rien). Donc, à quoi bon évangéliser ? On a souvent reprocher cela au calvinisme (qui met fortement l'accent sur la souveraineté de Dieu) : ce serait une doctrine qui entraînerait les croyants dans un quiétisme démobilisateur. En réalité, cette logique ne correspond pas à la logique biblique : d'une manière générale, ce n'est pas parce que Dieu fait quelque chose que nous sommes dispensés de le faire.
Exemples : ce n'est pas parce que toute vie vient de Dieu que nous n'avons pas à la transmettre et à la protéger ; ce n'est pas parce que Dieu manifeste son amour et sa miséricorde envers les hommes que nous n'avons pas à faire de même ! C'est plutôt l'inverse qui se passe. C'est parce que Dieu fait quelque chose que nous sommes appelés à agir dans le même sens.
Il nous faut ici faire mémoire du verset fondateur de l'éthique chrétienne : "Soyez saints, car je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu" (Lévitique 19/2). Le "faire" de l'homme est appelé à être à l'image de celui de Dieu, en imitation de celui de Dieu mais à l'échelle des hommes. Dans un sens, le propos de Jésus en Jean 5/19 s'applique également à nous. Certes, nous ne sommes pas appelés à faire tout ce que le Père fait ; les actes fondateurs du salut, par exemple, ne sont pas imitables (le sacrifice du Christ est unique), le choix des élus n'est pas de notre ressort, mais la plupart des actions de Dieu ont leur écho dans le mandat créationnel ou dans le ministère de l'Eglise. Ainsi en est-il de...
- l'activité pastorale (Psaume 100/3, Jean 10/11&16 è Ephésiens 4/11, Actes 20/28) ;
- l'activité doctorale (1 Jean 2/27 è Ephésiens 4/11, Galates 6/6, 2 Timothée 2/2 & 24) ;
- l'activité apostolique (Hébreux 3/1 è Ephésiens 4/11) ;
- l'activité prophétique (Matthieu 13/57, Luc 13/33 è Ephésiens 4/11) ;
et aussi du ministère d'évangéliste (Ephésiens 4/11), c'est-à-dire de la fonction qui consiste à annoncer l'Evangile, à évangéliser. Jésus est l'évangéliste par excellence (Matthieu 11/5, Luc 4/18). Il sème la Parole de Dieu (Marc 4/14). Celui qui évangélise le fait donc en imitation du Christ.

Maintenant, il s'agit de savoir si la mission évangélisatrice de l'Eglise prend le relai de l'oeuvre historique du Christ, ou bien si elle se situe à l'intérieur de cette oeuvre, simplement comme une composante de l'action permanente de Dieu pour le salut de son peuple.
Sans exclure la première vision (relai historique), la seconde est tout à fait certaine. En chargeant l'Eglise de la mission d'annoncer l'Evangile, Christ ne se retire pas pour autant (voir Matthieu 28/19-20, Jean 12/32, et le récit de la conversion de Paul : Actes 9/3-5). Dans le même sens il faut également prendre en compte les multiples directions de "l'Esprit du Seigneur" dans le livre des Actes et en rapport avec l'évangélisation :
- le ministère de Philippe (8/26 & 29) ;
- Pierre chez Corneille (10/3-6, 9-16, 19-20) ;
- la "puissance du Seigneur" avec les témoins (11/21) ;
- l'appel en mission de Paul et Barnabas (13/2) ;
- l'explication de Paul au retour de sa première mission (14/27) ;
- la conduite vers la Macédoine (16/6-10) ;
- Paul à Corinthe (18/9-10).
Voir aussi le propos tout à fait clair de Paul en Romains 15/18-19.
C'est cette activité permanente du Seigneur avec les annonciateurs de la Parole qui permet d'arriver à des certitude comme celle énoncée en Actes13/48.

Ainsi en est-il dans l'Ecriture, mais on peut s'interroger : En quoi cette disposition du plan de Dieu était-elle nécessaire et constitue-t-elle un des trois piliers de l'action missionnaire ? La réponse se trouve dans la doctrine du péché. Les ténèbres spirituelles provoquées par la chute sont telles, que si Dieu lui-même ne venait pas éclairer les consciences, s'il n'appelait pas lui-même le pécheur à la conversion, nous n'aurions aucune chance de voir quelques fruits en retour de notre évangélisation. Seul l'appel de Dieu est efficace, seul il convainc (Jean 16/8). Ce qui n'empêche pas l'évangéliste de faire son possible pour convaincre (selon la logique biblique décrite plus haut !), mais tout en sachant que seul l'appel de Dieu est efficace. Mais quelle est cette efficacité ? Il faut dire ici un mot au sujet de la querelle qui a opposé les "arminiens"aux "calvinistes".

Pour les arminiens, le Saint-Esprit appelle intérieurement tous ceux qui sont appelés extérieurement par l'invitation de l'Evangile. Le Saint-Esprit fait tout ce qu'il peut pour amener chaque pécheur au salut. Malheureusement, on constate que malgré cela, nombreux sont ceux qui ne répondent pas et ne viennent pas à Jésus-Christ. Cela est dû au fait que l'homme est libre. Il peut donc résister à l'appel du Saint-Esprit. L'efficacité est limitée aux portes de la décision humaine. La grâce de Dieu n'est donc pas invincible.
Pour les calvinistes, l'appel extérieur ne sera en définitive rejeté que s'il n'y a pas eu conjointement d'appel intérieur. Ce qui est tout à fait possible car l'appel intérieur n'est adressé qu'aux élus. Mais lorsque l'appel de Dieu (appel intérieur) touche une personne, il n'est jamais rejeté. Le Saint-Esprit attire irrésistiblement les pécheurs à Christ. L'appel de Dieu est totalement efficace, il n'est pas limité par la volonté de l'homme. La grâce de Dieu est invincible.
Dans les deux cas, bien sûr, on s'attend à ce que l'oeuvre de Dieu s'accomplisse parallèlement à la proclamation de l'Evangile afin que la personne puisse se tourner véritablement vers le Christ. Mais il faut être attentif au fait que dans le système arminien, le salut est accompli par les effets combinés de Dieu (qui prend l'initiative d'appeler) et de l'homme (qui doit répondre). Et en définitive, c'est l'homme qui a le dernier mot. C'est lui qui est le facteur déterminant de son salut, et non Dieu. Dieu propose... et l'homme dispose ! Ce qui veut dire aussi que l'oeuvre médiatrice du Christ rend possible à quiconque d'être sauvé, mais ne procure en fait le salut de personne.
Cette approche est certainement plus agréable à la raison car elle semble mieux préserver le libre arbitre de l'homme, et n'oblige pas à concevoir un Dieu qui choisit arbitrairement par avance les héritiers de sa grâce. Cependant elle n'est guère conforme à l'enseignement de l'Ecriture. Cette dernière, en effet, semble bien affirmer que le salut de chaque personne repose tout entier sur l'oeuvre de Dieu (voir Romains 8/28-30), et on ne peut exclure de ce "tout entier" la décision humaine qui consiste à croire, à accueillir Jésus-Christ, à le reconnaître comme Seigneur et sauveur. La réponse de l'homme est le fruit de la grâce, la dernière étape de l'oeuvre souveraine de Dieu pour notre salut.
Par ailleurs, la position arminienne présuppose que le coeur de l'homme, une fois éclairé par l'appel de Dieu (appel extérieur et intérieur), se trouve dans une position de juge, d'arbitre, dans une sorte d'extériorité entre le monde des ténèbres et celui de la lumière et qu'il est maintenant à même de choisir entre les deux. Cette représentation est très loin des images bibliques qui écartent cette notion d'extériorité. Spirituellement, il n'y a que deux mondes, et le coeur de l'homme se décide en fonction du monde dans lequel il se trouve. En Adam, il est tombé dans le monde des ténèbres et de l'esclavage et ses décisions ne font que refléter et confirmer celle d'Adam. Mais lorsque Jésus-Christ le rejoint, lorsque la grâce le touche, il est alors transporté dans le monde de son "admirable lumière" (1 Pierre 2/9), et le "oui" de la foi découle de la nouvelle situation.

S'il nous paraît légitime d'adopter la position calviniste sur "l'appel efficace", il peut être nécessaire de rappeler que ceci ne court-circuite pas le travail de la raison, et donc tous les échanges de paroles constitutifs de l'évangélisation. La décision pour Christ est une grâce, elle n'est pas pour autant aveugle ! En réalité, celui qui est touché par la force de l'Evangile demande généralement à comprendre, et a parallèlement le sentiment qu'il commence même à voir ce qu'il n'avait jamais vu. Annoncer, proclamer, enseigner, dialoguer, débattre, réfuter... sont les moyens dont Dieu se sert (ordinairement) pour communiquer son appel aux hommes. Et parce qu'il est lui-même agissant, il y a un travail effectif de la parole. (voir 1 Corinthiens 3/5-9).

L'évangélisation est donc une façon d'entrer dans le travail rédempteur de Dieu, et d'y participer réellement, tout en sachant que c'est Dieu qui fait naître et qui fait croître. (voir encore Psaume 127/1).

 

Lectures complémentaires
à télécharger

Déclaration de Francfort sur la crise fondamentale de la Mission in Ichthus n°6, 1970 ; pages 24 à 28 ;

Pierre Marcel : "L'actualité de la prédication" (extrait) in Revue Réformée n°7, 1951 ; p. 11-12 & 3 à 6 ;

J.A. Packer : "L'oeuvre du Saint-Esprit dans la conviction et la conversion" (extrait)
in Hokhma n°46-47, 1991 ; pages 40 à 45


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Note : plusieurs articles ou extraits d'articles proposés dans ce site sont issus de la revue Ichthus. Tout en remerciant vivement leurs auteurs, nous devons indiquer que cette Revue a malheureusement cessé de paraître en 1986.